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La saga du village:

Moi ça fait depuis le 16eme siècle que je suis là

 

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« Il semble que rien ne devrait nous intéresser davantage que de savoir comment est fait ce monde que nous habitons »
Fontenelle (entretiens sur la pluralité des mondes)

« Je constate que ce qui me fait danser aujourd’hui est la réflexion sur ce que je suis en train de vivre: … Témoin de mon temps, artiste engagé dans un processus de recherche sur l’écriture, l’image et le corps, je suis d’un territoire et c’est le village. » Claudia Flammin

« Ma vie rurale au sein du village d'Auzas est très asociale, je ne lie pas de contacts avec mes voisins, je ne vais pas aux fêtes de mon village, ni à la pétanque du vendredi soir, j'ai une vie très solitaire qui ne cherche pas l'insertion dans un tissu social villageois (ni citadin d'ailleurs), je ne parle pas de ce que je fais, ne cherche pas à attirer l'attention ou leur regard. Ma seule raison d'être ici c'est d'être au calme et proche de la nature,
je crois que la vie au sein d'une communauté humaine de village m'indiffère. » Laurent Rochelle

« De mon village d'enfance, je ne connais que le nom.
Je me souviens d'un village où notre famille avait séjourné, en rentrant un soir
de juillet, la poignée de la porte était enveloppée d'une belle merde humaine.
Lorsque nous avons choisi de nous installer à Soueich, ce n'est pas le village
qui nous a retenus mais le figuier du jardin.
Lorsque nous avons reçu notre première villageoise à la maison, la femme m'a dit
: /tu seras toujours une étrangère ici/. C'était dit. Le figuier est à nous.
En promenant mes bottes cet été, j'ai rencontré des habitants que je ne
connaissais pas, mais eux savaient qui j'étais et où j'habitais.
J'ai eu longtemps envie de poser les paquets, de souffler, d'arrêter de chercher.
Aujourd'hui c'est fini, je me suis surprise à dire cet été mon village. »
Françoise Robe


« Moi, ça fait depuis le 16°siècle que je suis là »
, Cette phrase répétée par les autochtones, habitant du village, donne cette ambiance méfiante dans laquelle vous arrivez dans le village : peur de l’étranger, désir de pouvoir, … « Mais si je te le vends je ne l’aurais plus ! » dit un autre vieux, seul, fortuné… à propos d’un terrain qu’il pourrait vendre…

Le village est souvent désert. Habitat ramassé autour du cloché. Le rythme est lent, pourtant chaque nouvelle arrive très vite. Il y a quelque chose d’immobile dans le temps et l’espace et quelque chose qui circule rapidement, peut-être par la parole, une goinfrerie de paroles. Des accents, du commérage, une rumeur…
Alors je vois des personnages immobiles assis sur un banc.
Comment sera-t-on déjà qui ils sont ?

Le village est l’expérience vertigineuse de la vitesse sur place. Il y a un type de transmission particulier au village…
Alors je vois des missives lancées par les fils à linge de Françoise.
Dans le village il y a deux clans. Les clans s’affrontent, rarement ouvertement, souvent avec des mesquineries : interdit de passer, crottes de chiens sur le chemin, dénonciations…
Alors je vois une bagarre, une vraie, celle qui décharge l’énergie.
Durant la fête du village, on oublie tout, même s’il y en a qui restent chez eux, et on boit. Aujourd’hui on écoute de la techno… avant c’était la valse.
Alors je vois une histoire de la musique des villages.
Le repas, moment privilégié de la rencontre au village. On en fait pour tout : la chasse, la cueillette des champignons, la nouvelle année, les anniversaires, le comité des fêtes … mais ils sont souvent préparé par un traiteur de masse… pas bon…
Là je ne vois rien. Ou peut-être des odeurs, c’est rare les odeurs dans les spectacles !
Sans voiture le village n’est plus.
Alors je vois un texte que j’écris. LA VOITURE.
La voiture, nos voitures, conditionnent nos vies, le village.
Elle est notre liberté et notre cercueil.
Ma vie villageoise me cloue à ma voiture.
Je me souviens de mon permis, une femme indépendante, passage ultime à l’âge adulte, premier créneau pour la boîte avec la 2deuch.
Je me souviens de nos câlins autour de la poignet des vitesses, de l’arrivée de mes enfants avec l’eau qui coule sur les sièges, ma joie des départs en transport familial, ma peur de l’accident...
La voiture est une drogue, une dépendance, un plaisir empoisonné, un pouvoir pour les petites bites, un puissant moyen de classement social.
Nous sommes mariées à nos voitures.
Elles nous rendent services et nous clouent.
Elles nous font rêver et nous envahissent.
Elles sauvent nos vie, nous polluent et nous tuent.
La voiture coûte cher.
Elle marque l’aspect du village, même quand personne ne roule, la voiture est omniprésente.
Alors je vois une voiture comme scène.
Le village est la vue, celle qui réconcilie toutes les mauvaises humeurs. Le paysage danse, change avec les saisons, donnant des couleurs uniques. Chaque jour est différent sur le paysage. Sans le paysage, le village n’existe pas.
Je vois quatre paysages, quatre saisons, quatre paroles, quatre artistes cherchant à rivaliser avec le paysage pour discuter du village.
Mon travail sur les lieux trouve sa définition ainsi écrit la scénographe:
« L'une de mes préoccupations est la relation entre l'espace dans lequel nous évoluons et l'intrusion sensible de l'invisible. J'aime en tout lieu ressentir l'endroit, percevoir sa respiration au travers des objets, de l'espace agencé; sentir ses échanges avec l'environnement. Un lieu est un territoire et comme tel il suppose des utilisateurs. Le lieu est malléable, soumis à toute intervention; il est l'empreinte de tous passages, il porte en lui, dans son atmosphère et dans ses murs, la trace de ces contacts. Il y a entre le lieu et son utilisateur un lien indicible, une relation non verbale sensible et sensuelle. Je ne cherche pas une conception particulière de l'espace mais une prise en compte, la reconnaissance d'un ensemble de choses par lequel notre existence s'inscrit. Un mouvement. »
Je vois un lieu dans un lieu, celui de la scène dans la scène. Une scène évolutive. La voiture omniprésente.
Aujourd’hui dans le village il n’y a presque plus de gens du village. Les étrangers ont peuplés les villages. Vive les étrangers !
Et Françoise de se rappeler du poème de Joachim Du Bellay (1522-1560)
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :
Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la douceur angevine.
Et puis il y a heureusement encore quelques vieux assis sur leur banc qui en savent des choses, des choses de la vie que leurs mains témoignent, une expérience d’antan que leurs mots affirment, des histoires de village que leurs yeux regrettent, des secrets qu’on lit sur leur visage, des métiers disparus que leur corps porte…
Je vois une danse des âges, ceux d’un corps resté là sur place, un voyage immobile. Je vois ma grand-mère. Une danse en cinq tableaux : Une femme, une danseuse, celle qui a toujours été là. Elle est la petite paysanne, l’ado à la débroussailleuse, l’amoureuse du bal, l’ouvrière, la mémé avec ses sacs de dollars sur le dos… elle est celle qui est là depuis le 16eme siècle.
Il y a un constat négatif : les activités de chacun du village sont cloisonnées, sans lien. Que fait l’autre ? Alors disparait la solidarité. Il y a des hommes seuls, isolés, mal dans leur peau parfois alcoolique. Peu de femme. Des enfants rois, des vieux fatigués, et le reste en exil car des exilés il y en a beaucoup qui sont allés devenir des étrangers !
Je vois une danse sur différents âges des activités du village. Je vois un danseur, tour à tour paysan, artiste reclus, instituteur….
Mais pourtant cette constatation violente change car les villages renaissent et souvent grâce aux « rurbains » (expression de l’ethnologue Pascal Dibie) venu repeupler les villages. Mais avec d’autres conditions qui fâchent : leur quatre vaches ne sont pas des unités industrielles, les paysans bios ne sont pas des techniciens mais des producteurs respectueux… les pressés faisant beaucoup de kilomètres pour la ville vont vite dans le village, les cools travaillent dans leur bureau à la maison, les marcheurs mangent les mûres et empêchent la chasse tranquille…
Je vois un spectacle, poétique et ludique qui cherche à montrer la nouvelle vie du village. Un spectacle abstrait, sans histoire, en tableaux… juste des mouvements, des odeurs, des sons, des couleurs qui s’imbriquent pour raconter une ambiance de village et faire sourire le peuple.

Faire un spectacle pour village, sur le village, un travail sur l’étranger, c’est sortir des cases, c’est montrer une case artistique où la scène de théâtre n’est pas là. C’est être des artistes ruraux. Trouver un endroit comme le village, reculé des normes et systèmes de création, un endroit pour réfléchir à ce que nous sommes, nous les artistes ruraux.

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Danse/Théâtre Performance